Après une IVG, le risque suicidaire augmente-t-il vraiment ?
Rédigé par l’équipe médicale d’IVG.net, inspiré des travaux du Pr René Ecochard, CHU de Lyon
Un sujet de santé mentale qui ne doit pas être ignoré
Parmi les questions que se posent les femmes confrontées à une grossesse non désirée, celle du risque psychologique, et notamment du risque suicidaire, est l’une des plus importantes et des moins bien documentées dans l’espace public. Trop souvent, on trouve soit un déni complet (“l’IVG ne cause aucun trouble”), soit des affirmations alarmistes ou extravagantes.
Cet article propose de regarder ce que la science dit réellement sur le sujet, à partir des études les plus rigoureuses disponibles.
Ce que les études montrent : une corrélation réelle, une causalité débattue
Toutes les études sérieuses sur le sujet s’accordent sur un premier constat : les femmes qui ont recours à une IVG présentent statistiquement un risque suicidaire plus élevé que la population générale. C’est un fait documenté. Mais ce constat appelle immédiatement une question : est-ce l’IVG qui cause ce risque, ou les deux phénomènes partagent-ils des facteurs de risque communs ?
C’est là que les études divergent, et que la lecture attentive de leurs conclusions s’impose.
Les études clés
Gissler et al. (1996) — British Medical Journal — Finlande
C’est l’étude pionnière sur le sujet. Portant sur l’ensemble des femmes finlandaises en âge de procréer entre 1987 et 1994, elle établit que le taux de suicide dans l’année suivant une IVG est trois fois supérieur au taux général de la population féminine, et six fois supérieur au taux observé chez les femmes ayant accouché.
Ces chiffres sont réels et ont été publiés dans une revue médicale sérieuse. Mais Gissler lui-même, dans ses travaux ultérieurs, apporte une nuance fondamentale : “Cela suggère des facteurs de risque communs à l’avortement et au suicide plutôt qu’un effet nocif de l’avortement sur la santé mentale.” En d’autres termes : ce sont souvent les mêmes situations de vulnérabilité, précarité, violence et isolement, qui conduisent à la fois à une IVG et à une fragilité psychologique.
Gissler publie en 2015 une étude de suivi portant sur 284 751 femmes, qui montre que le taux de suicide après une IVG a diminué de 24 % entre 1987 et 2012, en parallèle de l’introduction de recommandations d’accompagnement psychologique post-IVG. Ce résultat est majeur : il démontre que l’accompagnement réduit concrètement le risque suicidaire. → Gissler et al., BMJ 1996 | Gissler et al., Scand J Public Health 2015
Mota, Burnett et Sareen (2010), Canadian Journal of Psychiatry, Canada
Cette étude porte sur 3 310 femmes américaines issues d’un échantillon nationalement représentatif. Elle identifie une association significative entre avortement et idéation suicidaire (rapport de cotes de 1,97 à 2,18) et tentatives de suicide. Elle confirme donc l’existence d’un risque accru.
Deux éléments tempèrent cependant l’interprétation : pour la majorité des femmes concernées, les troubles avaient débuté avant le premier avortement, et la prise en compte des antécédents de violence affaiblissait plusieurs de ces associations. Ce qui pointe, là encore, vers des vulnérabilités préexistantes comme facteur explicatif principal. → Mota et al., Can J Psychiatry, 2010, Vol. 55, p. 239
Steinberg et al. (2019), The Lancet Psychiatry, Danemark
C’est l’étude la plus récente et méthodologiquement la plus sophistiquée sur ce sujet spécifique. Elle porte sur 523 380 femmes danoises âgées de 18 à 36 ans, suivies sur 17 ans. Sa particularité est d’avoir mesuré le risque suicidaire avant et après l’IVG, ce qu’aucune étude précédente n’avait fait.
Résultat central : les femmes ayant eu une IVG présentent effectivement un risque plus élevé de tentative de suicide. Mais ce risque était identique l’année précédant l’IVG et l’année suivant l’IVG. Il n’augmente pas après l’IVG. Conclusion des auteurs : le risque suicidaire ne peut donc pas être attribué à l’IVG elle-même, il reflète des facteurs préexistants. Les antécédents psychiatriques se révèlent être le facteur de risque le plus fort, devant l’IVG. → Steinberg et al., Lancet Psychiatry, 2019
Szeifert, Pesthy et Gonda (2025), European Psychiatry, Hongrie
La plus récente des études disponibles, publiée en 2025, confirme que la grossesse non désirée et l’avortement, en particulier chez les adolescentes, sont associés à un risque plus élevé de pensées et comportements suicidaires. Elle insiste sur le rôle des facteurs de vulnérabilité préexistants et appelle à un renforcement du suivi psychologique systématique après une IVG. → Szeifert et al., European Psychiatry, 2025
Ce que les études s’accordent à dire
À travers leurs divergences méthodologiques et leurs conclusions parfois opposées, ces études partagent plusieurs points de convergence :
1. Le risque suicidaire est réel chez certaines femmes après une IVG. Le nier serait inexact et contraire à l’intérêt des femmes concernées.
2. Ce risque est fortement lié à des vulnérabilités préexistantes : antécédents psychiatriques, violence subie, isolement, pression de l’entourage, et non à l’acte médical en lui-même.
C’est ce que nous observons au quotidien dans les témoignages des femmes qui nous contactent. →
3. Les adolescentes sont particulièrement exposées. Plusieurs études identifient cette population comme nécessitant une attention et un suivi renforcés.
4. L’accompagnement fait une différence mesurable. L’étude de Gissler (2015) le démontre directement : l’introduction de recommandations d’accompagnement post-IVG en Finlande a réduit le taux de suicide de 24 %.
Ce que cela signifie concrètement
Comme le formule le Pr Israël Nisand, chef de service en gynécologie-obstétrique : « Le négationnisme des troubles qui peuvent survenir à la suite d’une IVG ne sert pas la cause des femmes. » Et plus loin, il ajoute : « la meilleure IVG est celle que l’on n’a pas eu besoin de faire, parce qu’on l’a prévenue. »
La science ne permet pas de dire que l’IVG cause le suicide. Elle permet de dire que certaines femmes qui avortent traversent des situations de vulnérabilité qui les exposent à ce risque, et que ces femmes ont besoin d’être identifiées et accompagnées.
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Sources
- Gissler M. et al. — Suicides after pregnancy in Finland, 1987-94, BMJ, 1996 : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Gissler M., Karalis E., Ulander V-M. — Decreased suicide rate after induced abortion after the Current Care Guidelines in Finland 1987-2012, Scand J Public Health, 2015 : journals.sagepub.com
- Mota N., Burnett M., Sareen J. — Associations between abortion, mental disorders, and suicidal behaviour, Canadian Journal of Psychiatry, 2010, Vol. 55, p. 239
- Steinberg J.R. et al. — The association between first abortion and first-time non-fatal suicide attempt, Lancet Psychiatry, 2019 : thelancet.com
- Szeifert N.M. et al. — Unwanted pregnancy, abortion and suicidal behaviour, European Psychiatry, 2025 : ncbi.nlm.nih.gov
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